CONTRIBUTEURS


Cette page présente les contributeurs réguliers et actifs de SOUND OF PRAYER

 

Dernière mise à jour : 24 mai 2026.



Florence de Kervadec - Chercheuse en anthropologie de la santé et anthropologie sensorielle 

Florence de Kervadec
Florence de Kervadec

Il existe des formes de transmission qui échappent aux mots : une danse qui indique le moment de semer, un tatouage qui protège autant qu’il soigne, un motif de tissage où s’inscrit une cosmologie, un souffle rituel qui n’a pas besoin de paroles.

Depuis plus de trente ans, Florence de Kervadec explore ces mémoires discrètes et ces continuités culturelles : techniques du corps, savoir-faire artisanaux, ambiances sonores et perceptions sensibles. Son travail interroge la manière dont les sociétés maintiennent leurs liens au monde lorsque les repères s’effondrent.

Titulaire d’une maîtrise de linguistique et d’ethnolinguistique ainsi que d’une maîtrise d’anthropologie de la santé, son parcours se situe au croisement de ces trois champs. Elle s’est très tôt intéressée aux mécanismes de transmission dans les contextes de migration, de mobilité et de rupture sociale.

Son mémoire de recherche portait sur les marqueurs identitaires et les vecteurs de transmission auprès des populations nomades de l’Adrar mauritanien ainsi qu’auprès de populations déplacées. Il explorait la manière dont les objets du quotidien, les cérémonies, les récits, les systèmes symboliques et les mémoires collectives permettent de préserver une cohésion de la communauté malgré l’exil ou la désorganisation des cadres et environnements traditionnels.

Cette réflexion a progressivement conduit son travail vers l’anthropologie sensorielle, les mémoires non verbales et les univers rituels, notamment dans des contextes marqués par la vulnérabilité.

En parallèle de l’ensemble de ses terrains, Florence de Kervadec a dirigé pendant quinze ans des études qualitatives et quantitatives internationales chez Ipsos et Synovate, en Europe, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Cette expérience a renforcé sa capacité à articuler décryptage stratégique, compréhension des imaginaires sociaux et adaptation des protocoles aux contextes culturels locaux. Elle a également collaboré avec Sociovision et le réseau IRIS dans l’analyse des modes de vie, des systèmes de valeurs et des comportements, avec une approche attentive aux écarts entre discours publics et pratiques quotidiennes.

Cette démarche traverse l’ensemble de ses terrains. Florence de Kervadec combine méthodologies quantitatives et qualitatives : questionnaires, analyses statistiques et protocoles structurés côtoient observation participante, récits de vie, monographies familiales, ateliers sensoriels et cartographies sensibles. Travaillant avec des interprètes et médiateurs culturels, elle adapte ses dispositifs aux réalités sociales, linguistiques et symboliques de chaque société. Une attention particulière est portée aux formes non verbales de communication : rythmes collectifs, gestuelle ou signatures sonores et olfactives.

Ses terrains l’ont conduite des montagnes d’Asie du Sud-Est aux zones sahéliennes, de la Sibérie aux îles indonésiennes, mais aussi dans des camps de réfugiés et des territoires marqués par la rupture sociale.

Chez les Dai du Xishuangbanna, en Chine, les danses saisonnières servent de support à la transmission des savoirs agricoles et des rythmes écologiques. Chez les Mentawaï d’Indonésie, les tatouages, souvent en spirale, réalisés tout au long de la vie, participent à maintenir l’âme dans l’ordre du monde. Chaque motif — animal, fleur, étoile — renvoie à un événement marquant de l’existence et inscrit le corps dans une continuité cosmologique.

Elle a également travaillé auprès des Lisu sur les traditions textiles : les motifs géométriques et figuratifs tissés sur les vêtements n’y sont jamais de simples ornements. Ils codent des histoires de lignage, des protections contre les mauvais esprits et des jalons de l’existence. Transmis de mère en fille, ils constituent une mémoire visuelle et une écriture symbolique qui se lit sur le tissu.

En Afrique de l’Ouest, ses recherches ont porté sur les sociétés Bedik et Bassari, dans les contreforts forestiers et collines du Sénégal oriental et les sites mégalithiques de la Sénégambie. Elle y a étudié les rites de passage, les systèmes initiatiques ainsi que la manière dont les paysages — rizières, falaises, collines, fleuves — s’intègrent symboliquement dans les représentations collectives.

En Indonésie, ses recherches l’ont menée chez les Ammatoa de Sulawesi : la connexion à la nature y est si profonde que le protocole d’usage des plantes à vertu thérapeutique suit une logique de cycle de vie, inscrite à la fois dans les gestes du quotidien et dans le rythme des saisons, intégrant l’efficacité du soin dans le cycle naturel. À Sumba et Flores, les cultures mégalithiques et les tissages ikat apparaissent comme des supports matériels de mémoire, d’ancrage territorial et de continuité cosmologique. A l’instar des Lisu, le tissu à Sumba est plus qu’un simple vêtement : il est mémoire des ancêtres, marqueur de statut, prière tissée. Chaque motif ikat raconte une lignée, chaque couleur un rang, chaque pièce rituelle une offrande aux esprits.

Ses travaux y explorent également  les liens entre architecture funéraire, filiation ancestrale et structuration de l’espace.

Elle s’est également intéressée aux Kogis de Colombie et à leur conception du soin comme restauration des équilibres du vivant. Pour les Mamos (autorités rituelles Kogis), une rivière polluée ou une forêt détruite traduisent une nature « malade », dont le déséquilibre affecte à la fois les humains, les espaces et le monde spirituel. Elle s’est plus particulièrement penchée sur leurs collaborations avec les chercheurs autour de démarches de restauration écologique et symbolique de cours d’eau dégradés, notamment dans la Drôme.

Ses recherches se sont progressivement étendues aux situations de migration forcée, de déracinement et de vulnérabilité extrême : camps d’Azraq et de Zaatari en Jordanie, camps d’Inke et de Mole en République démocratique du Congo, mais aussi quartiers urbains confrontés à la précarité sociale, aux fractures identitaires et aux phénomènes de radicalisation. Ses travaux interrogent les relations entre traumatisme, déracinement, perte des repères symboliques et reconstruction du lien collectif. Elle y développe des dispositifs associant récits partagés, ateliers créatifs, expression sonore et observation des pratiques quotidiennes afin de comprendre comment se recomposent les dynamiques d’appartenance dans les contextes de rupture communautaire. Dans ce cadre, elle a collaboré avec différentes institutions publiques et organismes de recherche, notamment le ministère de la Santé, le ministère de l’Intérieur et des chercheurs associés au CNRS.

Aujourd’hui, ses projets associent recherche-action et création documentaire. Avec Painted Forest City, développé en partenariat avec le HCR et Médecins du Monde, elle conçoit des dispositifs artistiques participatifs destinés à transformer les espaces de vie dans les camps de réfugiés. Avec Synergia, elle étudie l’impact de l’immersion polysensorielle ou de l’exposition à des environnements naturels sur les comportements prosociaux, la régulation émotionnelle et la cohésion collective, y compris dans des cadres contraints comme les camps de réfugiés, les lieux de détention, les centres éducatifs ou les quartiers sensibles.

Enfin, avec Sound of Prayer, elle explore les formes et les rituels de prière à travers le son, le geste et les éléments naturels.

À travers l’ensemble de ses recherches émerge une même question : comment les hommes continuent-ils à habiter, transmettre et réparer leur monde lorsque leurs certitudes vacillent ?



Patrick Kersalé - Ethno-archéo-musicologue 

Patrick Kersalé
Patrick Kersalé

Depuis plus de trente-cinq ans, Patrick Kersalé parcourt les territoires où les cultures s’effacent plus vite qu’elles ne se transmettent. À la lisière de l’ethnomusicologie, de l’archéologie et de l’expérience musicale vécue, son travail s’inscrit dans une tension constante entre urgence et écoute, entre disparition et trace.

Voyageur au long cours, il engage au début des années 1990 une démarche qui dépasse rapidement le simple déplacement. Ce qu’il cherche n’est pas seulement ailleurs : c’est une autre manière d’entrer en relation, d’habiter la rencontre, de comprendre ce que les sociétés disent d’elles-mêmes à travers leurs sons, leurs silences et leurs transmissions orales.

Ses terrains, répartis dans une quarantaine de pays en Afrique, en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, l’ont conduit auprès de sociétés pour lesquelles la musique n’est ni un art séparé ni un objet de spectacle, mais une fonction vitale inscrite dans les cycles de la vie : initiations, travaux, rituels, guérisons, funérailles. Là, le son structure le monde autant qu’il l’exprime.

Très tôt, son travail s’oriente vers la sauvegarde des patrimoines culturels immatériels menacés. Face à la disparition accélérée des savoirs oraux, il développe une méthodologie associant enregistrements audio, captations vidéo, photographie et documentation contextuelle. Cette démarche vise moins à figer qu’à transmettre : permettre à ces musiques, même privées de leur fonction originelle, de continuer à exister sous forme de traces accessibles aux générations futures.

Mais cette collecte ne va pas sans conditions. Elle suppose d’abord de reconstruire la confiance dans des contextes souvent marqués par l’histoire coloniale, les tensions politiques ou la marginalisation des peuples. Sur le terrain, le chercheur n’est jamais neutre : il est perçu, testé, parfois refusé. Le temps devient alors un matériau central du travail, au même titre que le son. Convaincre, parfois en quelques minutes, mais surtout prouver dans la durée la sincérité d’une démarche.

 

Au fil des années, Patrick Kersalé constitue un corpus considérable de publications : disques, ouvrages, films documentaires, articles scientifiques et supports pédagogiques. Parallèlement, il prolonge cette recherche dans la pratique musicale et la transmission, à travers concerts, conférences et ateliers, où l’expérience sensible du son rejoint l’analyse scientifique.

Son engagement l’amène également à intervenir dans des contextes sensibles, où la collecte des traditions peut être perçue comme une menace. Dans certains pays, documenter les cultures minoritaires relève d’une activité clandestine, nécessitant discrétion, réseaux de confiance et parfois protection informelle. Ces situations révèlent une autre dimension de son travail : celle d’un médiateur confronté aux rapports de pouvoir qui traversent les pratiques culturelles.

À partir de 2009, son parcours s’oriente plus spécifiquement vers l’archéomusicologie, avec un travail approfondi sur les instruments de l’époque angkorienne. À partir de l’analyse croisée des bas-reliefs, des inscriptions et des vestiges archéologiques, il entreprend de reconstituer des instruments disparus – harpes, cithares, tambours, cymbales, trompes, conques – redonnant forme et sonorité à plusieurs siècles de musique khmère. Cette recherche prolonge une question centrale de son parcours : comment faire entendre ce qui n’existe plus ?

Reconnu au niveau international, il collabore avec des institutions telles que l’EFEO, l'UNESCO et le Ministère de la Culture et des Beaux-Arts du Cambodge

En parallèle de ses missions de terrain, il développe plusieurs plateformes numériques — GeoZik, Sounds of Angkor, puis Sound of Prayer — conçues comme des espaces de diffusion, d’archivage et de mise en relation des savoirs. Ces projets prolongent son engagement initial : rendre accessibles des patrimoines souvent invisibles, sans les extraire de leur complexité culturelle.

À travers l’ensemble de son parcours, une ligne directrice se dessine : sauvegarder sans figer, transmettre sans trahir, révéler sans s’approprier. Chez Patrick Kersalé, le chercheur s’efface volontiers derrière ceux qu’il enregistre. Il ne se pense pas comme détenteur d’un savoir, mais comme un passeur — celui qui arrive parfois à temps pour recueillir une parole, un savoir, une musique, avant qu’ils ne disparaissent.

Son travail pose, en creux, une question essentielle : que reste-t-il d’une culture lorsque ses sons s’éteignent — et que peut encore la mémoire lorsqu’elle a été sauvée à temps ?

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