L’art du chantre à l'époque carolingienne


En l’absence de toute partition, la formation à l’art du chant s’acquiert par la pratique régulière et directe à l’office, quand l’action liturgique place l’apprenti dans les meilleures conditions de concentration et de mémorisation. Les chantres sont contrôlés par un maître qui leur enseigne la juste prononciation du latin avec son accentuation et aussi la science musicale : modes, formules mélodiques et rythmiques, intonations, cadences…

L’art du chantre se distingue très nettement de la psalmodie chorale, simple, allante, à mi-voix, ainsi que du murmurare : chacun récite le psaume pour soi, mais avec les autres. Le chantre prend en charge la cantilena, qui n’est pas la cantilène, mais recouvre globalement : le répertoire, l’art du chant et l’effet de la musique sur la sensibilité. Le chantre reçoit ses lettres de noblesse de saint Augustin (354-430) et d’Isidore de Séville (570-636) dévotement relus, recopiés, commentés. Règles et conciles statuent sur le chant.


Qualités de la voix

England, 8th century A.D. Folio 30v from the Vespasian Psalter, Canterbury Psalter, MS Cotton Vespasian A.I. The Anglo_saxon Lyre being played using the Block and Strum technique.
Angleterre, VIIIe siècle apr. J.-C. Folio 30v du Psautier Vespasien, Psautier de Cantorbéry, manuscrit Cotton Vespasian A.I. La lyre anglo-saxonne est jouée en utilisant la technique du « block and strum ».

Voici les propos célèbres d’Isidore de Séville (570-636) sur les chantres : « Il importe que le chantre soit remarquable par sa voix et par son art, de façon à entraîner les âmes des auditeurs par l’agrément du doux plaisir. Sa voix ne sera pas âpre et sourde mais sonore; elle ne sera pas rauque mais agréable et mélodieuse; non pas fausse mais juste et nette, capable de tenir les hauteurs du registre ; formant une sonorité et un dessin mélodique en accord avec une religion sainte, en évitant de retentir comme un art de tragédien, mais au contraire manifestant dans son agencement musical une simplicité chrétienne, qui ne sente pas la mimique du poète-musicien ou l’art du théâtre, mais qui exerce un ébranlement plus profond chez les auditeurs. » (De ecclesiasticis officiis, livre II, chap. 12).

 

Rien aussi de plus éloigné du grégorien susurré que le chantre carolingien représenté sur une plaque d’ivoire conservée à Cambridge qui, dans son geste d’ouverture, sternum haut, chante par cœur à gorge déployée. La bonne voix se veut sonora : puissante et chantante. D’autres textes disent : « vox clara, vox strenua », insistant sur cette voix forte mais facile, quasi tuba (qui retentit comme le clairon de l’appel). Raban Maur (780-856) écrit même : « vox plena succo virili », voix pleine de sève virile. La vox liquida est franche et nette : elle fait parvenir aux oreilles les justes intervalles, l’exacte articulation des consonnes. Vox acuta désigne la voix déployée avec éclat dans l’aigu de la tessiture. Vox suavis reste la formule la plus employée. L’effet de suavitas naît de la conjonction de la sapientia et de la peritia du chantre, de ce qui dans son art relève du goût et (de ce qui relève) de la performance. Le déploiement vocal à travers les intervalles précis et agréables à l’oreille se nomme modulatio. Enfin le chant fait entendre l’intention du texte et ses nuances ; il en transmet l’émotion. Si l’art théâtral est écarté, n’est-ce pas du fait que l’art du chantre le frôle sans cesse ? Car on l’enjoint de chanter differentialitermodo indicantis, modo historici, modo dolentis, increpandis, miserantis… 


Les effets du chant

Cette vox sola imprime les paroles chantées dans l’âme de l’auditeur, déclenchant un plaisir intense, proche de celui qu’on éprouve à goûter, à déguster. La voix du chantre séduit, entraîne avec douceur jusqu’à une delectatio qui lève les barrières et détruit les résistances intérieures.

 

Amalaire de Metz (775-850) compare le premier chantre au laboureur. Ses compagnons, comme les bœufs, tirent la charrue : « Il laboure, celui qui avec la charrue de la compunctio (qui provoque la blessure) fend les cœurs ; aucun doute que par le charme de la modulation les cœurs, encore charnels, se fendent et qu’ils s’ouvrent comme sous le soc dans la louange à haute voix et les larmes. » (Liber officialis, livre III, chap. 11) Un courant d’austérité, incarné par l’évêque de Lyon Agobard (v.779-840), juge inutile et dangereux le développement du chant au sanctuaire. Au contraire, Amalaire ouvre au chant un horizon grandiose : celui de bâtir une socialité proche de celle que Charlemagne rêvait de construire quand il se faisait lire La Cité de Dieu de saint Augustin, avant de s’endormir.


Le chant à l'image du Tout

La séquence pas-à-pas (06:11)

00:00 - 1. Le son.

01:28 - 2. L'espace et le temps.

03:30 - 3. L'écriture musicale.

04:48 - 4. Le trope