À l’extrême sud-ouest du Burkina Faso, au cœur du royaume gan, la prière ne se limite pas à une parole adressée à l’invisible : elle engage le corps, la voix, le souffle, les ancêtres et le sacrifice. Dans cette société où les liens entre les vivants et les forces spirituelles demeurent profondément enracinés, les rites sacrificiels constituent des actes de médiation destinés à maintenir l’équilibre entre les hommes, les puissances invisibles et le monde naturel.
Cet article propose une immersion dans les pratiques de prière sacrificielle chez les Gan, où les chants, les invocations, les offrandes et les gestes rituels forment un langage symbolique complexe. Le sacrifice n’y apparaît pas seulement comme une offrande, mais comme un mode de communication avec les ancêtres et les entités spirituelles qui structurent l’ordre social et cosmique. La parole rituelle, le son et le silence y jouent un rôle fondamental, révélant une conception du sacré fondée sur la relation, la mémoire et la circulation des forces invisibles.
À travers ces pratiques, se dessine une anthropologie de la prière dans laquelle la vibration sonore, la présence des morts et le geste sacrificiel participent d’une même recherche d’harmonie entre l’humain et le monde de l'invisible.
Textes, photos, vidéos © Patrick Kersalé 1999-2026. Dernière mise à jour : 25 mai 2026.
Il existe trois familles d’entités spirituelles (nous avons conservé les terminologies utilisées par les Gan eux-mêmes lorsqu'ils s'expriment en français) : les génies kperegbeye, les esprits sɩ̃mɑ̃, les ancêtres ou défunts ancestralisés thé're khãga. On distingue également les défunts non-ancestralisés thé're qui ont le statut provisoire d'ancêtre, mais dont les dernières funérailles n'ont pas encore été célébrées et l'ancestralisation non réalisée. Esprits et génies ne sont pas éternels, mais peuvent vivre plusieurs siècles. Selon la croyance, ils ont les mêmes activités que les hommes mais sont plus puissants qu’eux compte tenu de leur immense savoir accumulé au cours des âges. Les génies transmettent leurs connaissances aux Hommes qui leur font confiance ; ainsi, pour combler leur ignorance dans de nombreux domaines, les humains se réfèrent à eux pour être guidés dans leur vie quotidienne : prise de décision importante, diagnostique et remède à une maladie, détection d'un ennemi…
Les trois types d’entités spirituelles communiquent ensemble et échangent des informations sur le monde des hommes.
Il existe deux types de génies : les génies de l’intérieur et ceux de l’extérieur. Les premiers sont installés dans les habitations ou dans des sanctuaires sɩ̃duko, les seconds à
l’air libre dans la cour des maisons. Les uns et les autres viennent habiter les hommes au cours d’initiations spécifiques conduites par un maître initiateur qui assure également la construction
de leur représentation physique. Si toutefois ce dernier ne détient pas la compétence technique de leur fabrication, il les fera bâtir par un constructeur de génies sɩ̃ mɑgɑ. Chaque
génie est tricéphale : un couple homme-femme et un roi kponó 'ɩyɑ. L'importance des génies est liée à leur ancienneté d'initiation. Ce sont toujours les initiés les plus anciens qui ont la plus
grande importance hiérarchique.
Une initiation complète est représentée par un couple de génies et un roi. Au moment de l'initiation, est tout d'abord installé le couple. Le roi ne sera installé que dans un délai d'un à
deux ans dans la cour de la maison de son propriétaire. En attendant son installation, le couple est placé sous la tutelle du roi de l'initiateur qui se trouve dans sa propre cour. Lors
d'une nouvelle initiation d'un couple de génies provisoirement sans roi, c'est le roi déjà présent qui prend la tutelle du nouveau couple. Le nombre d'entités tricéphales installées dans une cour
est de une ou deux par cour, mais il a existé, par le passé, le cas d'un possesseur de huit entités.
Il existe trois familles d’esprits :
On distingue deux types d’ancêtres : les ancestralisés (uniquement les hommes) et ceux qui ne le sont pas (que nous nommerons désormais “défunts non-ancestralisés”). Nous nous intéresserons plus particulièrement aux premiers. L’ancestralisation a lieu au moment de la levée de deuil (dernières funérailles).
Les ancêtres sont des entités spirituelles hiérarchisées, le plus ancien étant considéré comme le plus important ; les autres viennent ensuite par ordre d’ancienneté. Le nombre de générations d’ancêtres auxquels on rend un culte est variable. Le premier de la liste, appelé thĩ berige, est le fondateur de la famille originellement arrivée du Ghana dans l’actuel pays gan.
Les ancêtres sont des protecteurs de la famille. Du temps du vivant d’un individu, les deux branches d’ancêtres, paternelle et maternelle, sont protectrices. Au moment de l’ancestralisation, l’âme du défunt rejoint la lignée maternelle mais est ancestralisée dans la lignée paternelle. Cette ancestralisation est représentée par un autel (petit tumulus de terre) se trouvant dans la case de la première femme du défunt ou, si cette dernière est décédée avant lui, dans la case de sa seconde épouse ou encore, s’il n’a plus de femme, dans la case de son fils.
Au Burkina Faso, les Gan croient — comme la plupart des peuples animistes d’Afrique de l’Ouest — en un dieu unique. Pour communiquer avec cette entité supérieure, ils disposent d’intermédiaires qu'ils nomment eux-mêmes, en français : esprit, génie, ancêtre, matérialisé ou non. La matérialisation peut être une statuette, une pierre ou un amas de cailloux, une poterie, des branchages… En Afrique occidentale francophone, ces représentations physiques sont dénommées “fétiches”.
Le sacrifice et l’incantation qui le précède sont toujours conduits par au moins deux personnes : « celui qui conduit l’incantation » et « celui qui suit l’incantation ». Si la phrase comporte un seul mot, il est répété par le suiveur ; si elle en comporte plusieurs, seul le dernier est répété. La vertu de cette pratique est la transmission de la connaissance.
Le poulet a un double usage : simple offrande à l’entité que l’on souhaite honorer et/ou vecteur de la communication entre Dieu et les hommes. Il ne faut surtout pas mésestimer la valeur d’un poulet pour la plupart des Africains vivant en brousse, il représente une partie de son patrimoine, lequel s’élevant bien souvent à seulement quelques centaines d’euros.
Nous présentons ici une prière sacrificielle accompagnant un sacrifice recommandé par un devin. Il s'agissait d'un homme qui essayait de faire aboutir un projet mais n’y parvenait pas. Il décida alors de consulter le devin pour connaître la cause de son échec. Celui-ci lui conseilla, après avoir interrogé ses entités spirituelles, d’offrir en sacrifice un poulet à un esprit spécifié afin qu'il l'aide dans son projet. Dans certains cas, pour résoudre le même problème, la réponse aurait pu être plus directe, révélant plus ou moins clairement la (les) personne(s) ou l'entité spirituelle responsables. Cette prière est dédiée à un esprit mais elle pourrait à l’identique, hormis le nom de l'entité évoquée, l’être à un génie ou un ancêtre.
La prière est conduite par deux devins : en caractères droits celui qui conduit la prière, en caractères italiques, celui qui suit en répétant chaque mot ou la fin de la phrase.
Lieu & date : Village d’Obiré. Décembre 1999.
Durée : 03:05. © Patrick Kersalé 1999-2026.
00:00 - Situation géographique de l’événement.
00:29 - Trois hommes se sont associés pour ce sacrifice. Le commanditaire est celui qui tient le poulet. L’entité spirituelle est représentée par des branchages plantés en terre. Sur le sol, des cauris sont disposés en ligne. Des crânes d’animaux sacrifiés et des plumes de poulet sont accrochés aux branchages. Une prière introductive est accompagnée d’une offrande d’alcool blanc à l’entité spirituelle.
00:44 - L’entité spirituelle est éveillée à l’aide d’une clochette de fer keríge.
00:50 - « Dieu suprême, si j’appelle Dieu, j’appelle le Père. J’ai appelé le Père. J’appelle les ancêtres. Si j’appelle les ancêtres, j’appelle l’autel de la terre, j’appelle l’esprit[1]. J’ai pris des cauris pour aller consulter le panier de divination de hɛrkɛrɛ[2]. Dans le panier, tu as pris la lame (du couteau) et tu m’as donné le fourreau[3]. Colle les plumes du poulet. Si tu vois ceux qui cherchent aujourd’hui à nuire à ma réputation alors que j’ai essayé en vain de résoudre mes problèmes, si c’est seulement cela qui en est la cause, je ne vais pas plus discuter, prends ce poulet sur le dos[4]. Le sacrificateur égorge le poulet et le pose à terre. Il bat des ailes avant d’expirer. Il s’arrête tout d’abord sur le côté puis bat de nouveau des ailes avant d’expirer sur le côté. (Dieu a parlé à travers l’oiseau, symbole de l’innocence. Le commanditaire du sacrifice ne connaît donc pas la raison de son échec. Il va devoir continuer à investiguer en consultant de nouveau les entités spirituelles par l’intermédiaire du devin. Une offrande plus importante sera peut-être réclamée.
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[1] Celui que l’on invoque en ce moment.
[2] Sorte de panier tressé contenant les cauris, utilisé pour la divination, ici attribut de l’entité spirituelle hɛrkɛrɛ, dédié à la première épouse premier roi Gan.
[3] Métaphore : « la lame représente la vérité et le fourreau, ce qui cache cette vérité ».
[4] C.-à-d. « fait expirer le poulet sur le dos » ce qui signifie : obtenir la vérité. Si l’animal meurt sur le ventre, c’est que l'esprit refuse la requête.
La prière est conduite par un meneur et un suiveur. Le premier prononce les paroles en caractères droits et le suiveur en caractères italiques.
« khɑyekire / wᴐnnɑ / nɑmɩyɩ / yɩ / yekire / yekire / mɩyɩ / mɩyɩ / siI / siI / mɩyɩsɑ / yɩsɑ / siI / siI / mɩyɩ / yɩ / khɑ̃gɩbɑ / khɑ̃gɩbɑ / nɑmɩyɩsɑ / yɩsɑ / khɑ̃gɩbɑ / khɑ̃gɩbɑ / mɩyɩ / yɩ / sɩrgɑ / sɩrgɑ / mɩyɩ / yɩ / mʋsɩ̃mɑ / sɩ̃mɑ / mɩkhoro / khoro / kheere / kheere / ɩ̃yoo / yó / hɛrkɛrɛ / hɛrkɛrɛ / wá / wá / kpᴐmbɩbʋ / kpᴐmbɩ / mʋkhoro / khoro / biInɑ / biInɑ / yɛhɑ̃ɑmɩ / hɑ̃ɑmɩ / the'nɛ / the'nɛ / sũdoogɩrɑ / doogɩrɑ / mɑɑgɩ / mɑɑgɩ / yɛná / ná / khɑ'mʋnɩ / khɑ'mʋnɩ / mʋnyɑtᴐᴐwɑ' / tᴐᴐwɑ' / de / de / pɩ̃ɩnɑ / pɩ̃ɩnɑ / horo'ri / horo'ri / nánɑmɑ / nɑmɑ / ɩ̃khɑbɑ / khɑbɑ / mʋná / mʋná / bɑbu' / bu' / nyisige / nyisige / tɩrɑ / tɩrɑ / deeri / deeri / sɑ̃gɑ / sɑ̃gɑ / fɛɛrɑ / fɛɛrɑ / mʋ / mʋ / kᴐ' / kᴐ' / mʋ / mʋ / mɩɩnyɩnɑ / mɩɩnyɩnɑ / yɛɛ / yɛɛ / - / kpũne / kpũne / ná / ná / tɩrɛ / tɩrɛ / deeri / deeri / sɑ̃gɩrɑ / sɑ̃gɩrɑ / mɩ / mɩ / thɩɩwɑ' / thɩɩwɑ' / ɑkhɛmɑ / khɛmɑ / sũminɑ / sũminɑ / pɑ̃ɑnᴐ » / kóko »
« Dieu / « suprême / si j’appelle / appelle / Dieu / Dieu / j’appelle / j’appelle / le père / père / j’ai appelé / appelé / le père / père / j’appelle / appelle / les ancêtres / ancêtres / si j’appelle / j’appelle / les ancêtres / ancêtres / j’appelle / appelle / l’autel de la terre / autel de la terre / j’appelle / appelle / l’autel de la terre / autel de la terre / j’appelle / appelle / l’esprit / esprit / j’ai pris / pris / des cauris / cauris / je suis allé / allé / dans le panier de la divination / le panier de la divination / pour / pour / dans le panier / panier / tu as pris (dedans) / pris / la lame (du couteau) / lame / et me donna / donna / le fourreau / fourreau / les plumes du poulet / plumes / coller les plumes du poulet / coller les plumes du poulet / si tu / si / tu dis / dis / tu n’as rien vu / rien vu / que / que / l’ennemi / ennemi / couru / couru / est arrivé / arrivé / il a dit / dit / tu / tu / auras / auras / un nom / nom / de ce qui a / qui a / fait / fait / la cause / cause / aujourd’hui / aujourd’hui / tu / tu / attrapes / attrapes / tes / tes / choses (problèmes) / choses / (marque le passé) / - / en vain / en vain / c’est / c’est / ce / ce / qui a fait / qui a fait / la cause / cause / je / je / ne bavarderai pas beaucoup / ne bavarderai pas beaucoup / on prend / prend / poulet / poulet / sur le dos » / le dos. »