Dans l’Église catholique, l’orgue a longtemps occupé une place privilégiée, au point d’être considéré comme l’instrument par excellence de la liturgie. Sa capacité à soutenir le chant, à emplir l’espace et à accompagner les moments solennels en faisait un vecteur particulièrement adapté à la prière collective. Cette primauté s’inscrivait dans une conception de la musique sacrée marquée par la recherche d’élévation, d’ordre et de continuité avec une tradition artistique occidentale structurée.
Le concile Vatican II a toutefois introduit une évolution importante en ouvrant la liturgie à une plus grande diversité d’expressions musicales. Sans remettre en cause la place de l’orgue, il a permis l’intégration d’autres instruments, à condition qu’ils soient adaptés au caractère sacré des célébrations. Cette réforme s’accompagne d’une volonté plus large de rendre la liturgie accessible et vivante, notamment par l’usage des langues vernaculaires et une participation accrue des fidèles. Dans ce contexte, les lieux de culte sont également devenus des espaces plus ouverts à différentes formes musicales, favorisant un dialogue entre tradition liturgique et expressions contemporaines.
Dans la tradition catholique, on parle parfois, par analogie poétique, du « baptême » de l’orgue liturgique. Le terme n’est toutefois pas théologiquement exact : il ne s’agit pas d’un sacrement comparable au baptême chrétien, réservé aux personnes, mais d’un rite de bénédiction solennelle prévu par le rituel liturgique. Cette cérémonie marque l’entrée officielle de l’instrument dans sa fonction sacrée. Après sa bénédiction, son encensement et les invocations prononcées par l’évêque — qui appelle l’orgue à « s’éveiller » et à répondre par le son — l’instrument est consacré à la louange divine et au service de l’assemblée. Ce dialogue rituel lui confère une présence singulière dans l’espace liturgique, comme s’il recevait une voix propre.
On peut ainsi dire, dans un sens symbolique, que l’orgue devient une forme de « personne liturgique » — non qu’il acquière une personnalité au sens strict, mais parce qu’il entre dans une relation active avec la communauté des croyants. Il ne se réduit plus à un simple objet technique : il devient acteur du rite, médiateur sonore entre la parole humaine et l’élévation spirituelle. Lorsqu’il répond aux invocations du célébrant, il est comme appelé à prendre part à la prière collective, à soutenir les voix, à porter le souffle de l’assemblée vers le sacré. Cette personnification rituelle dit quelque chose de la place exceptionnelle accordée à l’orgue dans la tradition chrétienne : celle d’un instrument investi d’une mission, presque d’une vocation, au service du mystère célébré.
C’est un projet étonnant, voire un peu “décalé”. Pourquoi construire un instrument dans une église où il y a de moins en moins de cérémonies, où les fidèles se retrouvent moins nombreux, alors que l’accompagnement du chant liturgique s’est largement appuyé, depuis plusieurs décennies, sur des instruments plus à la mode comme la guitare, la batterie, le synthétiseur ? Pourquoi investir autant d’argent pour de la musique alors que tant de causes sollicitent un soutien ?
La commune de Savigny avait la chance d’avoir une église dotée d’une acoustique reconnue par les musiciens et choristes venus s’y produire.
Une envie, aussi, partagée par un grand nombre de Savignois, d’être associés à une œuvre qui appartiendrait au patrimoine à transmettre aux générations futures, un orgue fédérateur au service de l’émotion musicale, de la méditation, du rassemblement, au-delà des clivages religieux, philosophiques ou politiques. Un orgue digne de promouvoir l’apprentissage et la découverte d’un répertoire varié qui se transmet et s’enrichit depuis plus de cinq siècles. Un orgue qui motive de jeunes talents à porter cet élan culturel.
C’est un instrument d’origine anglaise construit en 1932 par le facteur George Osmond de Towton (Summerset). À l’origine, il était composé de huit jeux. Racheté par Paul Manuel, facteur d’orgues à Hauteville (Ain), il est remanié et transformé. Les sommiers sont reconstruits, agrandis, des jeux et un soufflet ajoutés. Interrompu en 2002, le projet est repris par Dominique Lalmand, facteur d’orgues à Dole. Il apporte modifications et améliorations : un nouveau ventilateur est installé, des jeux complétés et renouvelés, la façade en zinc remplacée par des tuyaux neufs en étain.
L’instrument est implanté dans la tribune fin 2004. La restauration entreprise dès 1999 aura duré 5 ans. Il est inauguré par Louis Robillard en décembre de la même année et baptisé par Monseigneur Thierry Brac de la Perrière, évêque auxiliaire de Lyon le 18 décembre 2004 (voir chapitre suivant) avec Didier Martel à la console.
Grand Orgue (7 jeux)
Récit expressif (7 jeux)
Pédale (2 jeux)
Claviers et accouplements
Dimensions
Le 13 septembre 2006, en la basilique Notre-Dame de la Vieille Chapelle de Ratisbonne (Regensburg – Allemagne), le pape Benoît XVI expliquait l’importance de la beauté du chant de l’assemblée et de la musique sacrée avant de bénir un orgue : « La musique et le chant sont plus qu’un embellissement, même superflu, du culte. En effet, ils font partie de la mise en œuvre de la liturgie, voire, ils sont eux-mêmes liturgie. Une musique sacrée, solennelle avec chœur, orgue, orchestre et chant du peuple, n’est donc pas un ajout qui encadre la liturgie ou la rend agréable, mais une façon importante de participer activement à l’évènement cultuel ».
Il déclare : « Cette vénérable maison de Dieu, la basilique Notre Dame de la vieille chapelle a été restaurée de façon splendide — on le voit — et elle reçoit aujourd’hui un nouvel orgue qui va être béni et destiné solennellement à son but : la glorification de Dieu et l’édification de la foi ».
Soulignant la spécificité de l’orgue, le pape explique comment cet instrument est apte à traduire les sentiments humains et la grandeur de Dieu : « L’orgue est appelé depuis toujours et à juste titre “le roi des instruments musicaux”, parce qu’il reprend tous les sons de la création et se fait l’écho de la plénitude des sentiments, de la joie à la tristesse, de la louange à la lamentation. En outre, comme toute musique de qualité, en transcendant la sphère simplement humaine, il renvoie au divin. La grande variété des timbres de l’orgue, depuis le piano jusqu’au bouleversant fortissimo, en fait l’un des instruments supérieurs à tous les autres. Il est en mesure de faire écho à tous les domaines de l’existence humaine. Les multiples possibilités de l’orgue nous rappellent, d’une certaine façon, l’immensité et la magnificence de Dieu ».
Le pape cite Bach et Bruckner comme ayant eu explicitement ce souci de rendre gloire à Dieu : « Par leur musique, les grands compositeurs veulent en définitive, chacun à leur façon, glorifier Dieu. Au-dessus du titre de beaucoup de ses partitions, Johann Sebastian Bach a écrit les lettres : S.D.G. : Soli Deo Gloria “Seulement à la gloire de Dieu”. Anton Bruckner aussi mettait au début les paroles : « Dédié au Bon Dieu ». Que tous ceux qui fréquentent cette magnifique basilique soient conduits, grâce à la grandeur de l’édifice et à travers la liturgie enrichie de l’harmonie du nouvel orgue, et du chant solennel, à la joie de la foi ! C’est mon souhait au jour de l’inauguration de ce nouvel orgue ».
Le pape qualifie l’orgue de « roi des instruments » et le considère comme occupant une place éminente dans la tradition musicale liturgique. Cette appréciation s’inscrit dans une histoire et une sensibilité propres à la culture occidentale chrétienne. Elle peut toutefois apparaître comme partielle si on la confronte à la diversité des expressions musicales à travers le monde.
De nombreuses traditions accordent en effet une place centrale à d’autres formes sonores, parfois plus directement liées à l’émotion, à la communauté ou à l’expérience spirituelle. On peut penser, par exemple, aux chants funéraires des Toraja de Sulawesi, où des centaines de voix se rassemblent pour porter louanges et mémoire collective.
Par ailleurs, si l’Église a joué un rôle déterminant dans le développement de la musique savante en soutenant de nombreux compositeurs au service de la liturgie, cette structuration a parfois cohabité avec, ou relégué au second plan, des formes plus spontanées de créativité populaire.
À l’échelle du monde, les pratiques spirituelles témoignent d’une grande diversité de moyens d’expression : instruments variés, chant, danse, offrandes, parfums ou états de transe participent, depuis des millénaires, à la relation entre les humains et le sacré.
La grandiloquence de l’orgue, et le faste qui parfois l’entoure, semble créer de “l’efficacité” à l’image des chants funéraires des Toraja. Pour reprendre le propos de l'ethnomusicologue Dana Rappoport en le rapportant à l’orgue : « Avant d’avoir jouer de l’orgue, on a moins de quelque chose ; après avoir joué, on a plus de quelque chose (d’immatériel) ».

L’orgue et ses nombreux tuyaux offre une image de l’Église, explique Benoît XVI : « Une main experte doit ajuster les désaccords pour ramener l’harmonie, la communion. Dans un orgue, les nombreux tuyaux et les nombreux registres doivent former une unité. Si, ici ou là, quelque chose se bloque, si un tuyau est désaccordé, ce n’est peut-être perceptible dans un premier temps qu’à une oreille exercée. Mais si ce sont plusieurs tuyaux qui ne sont plus accordés, il joue faux, et la chose commence à devenir insupportable. Les tuyaux de cet orgue aussi sont exposés à des changements de température et des facteurs qui le fatiguent. C’est une image de notre communauté dans l’Église. Comme dans l’orgue, une main experte doit toujours à nouveau ramener les disharmonies à la juste consonance, ainsi nous devons dans l’Église aussi, dans la variété des dons et des charismes, trouver toujours à nouveau l’accord dans la louange et dans l’amour fraternel, grâce à la communion de la foi. Plus, à travers la liturgie, nous nous laissons transformer dans le Christ, et plus nous serons capables de transformer aussi le monde, en rayonnant la bonté et la miséricorde et l’amour pour les hommes du Christ. »
Il s’agit là d’un document exceptionnel, car rare, constitué par le baptême d’un orgue, celui de l’église de Savigny (Rhône), béni le 18 décembre 2004 par Monseigneur Thierry Brac de la Perrière, évêque auxiliaire de Lyon. Pour cette séquence vidéo, nous avons choisi de nous concentrer exclusivement sur le dialogue entre l’autorité religieuse et l’orgue, couronné par la bénédiction de ce dernier. De nombreux rites préliminaires, tant laïcs que religieux, avaient précédé ce moment. Sous les doigts et les pieds de l’organiste Didier Martel, l’orgue prend alors la parole — ou plutôt la chante — à travers une série de courtes improvisations qui révèlent, peu à peu, toute sa richesse expressive.
Lieu & date : Savigny (Rhône). 18 décembre 2004.
Durée : 11:43. © Patrick Kersalé 2004-2026.
00:00 Générique.
00:15 « Éveille-toi, orgue, instrument sacré, entonne la louange de Dieu notre Créateur et notre Père. »
01:21 « Orgue, instrument sacré, célèbre Jésus notre Seigneur mort et ressuscité pour nous. »
02:36 « Orgue, instrument sacré, chante l’Esprit-Saint qui anime nos vies du souffle de Dieu. »
03:59 « Orgue, instrument sacré, élève nos chants et nos supplications vers Marie, la mère de Jésus. »
05:13 « Orgue, instrument sacré, fait entrer l’assemblée des fidèles dans l’action de grâce du Christ. »
06:48 « Orgue, instrument sacré, apporte le réconfort de la foi à ceux qui sont dans la peine. »
08:01 « Orgue, instrument sacré, soutiens la prière des Chrétiens. »
09:04 « Orgue, instrument sacré, proclame gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. »
10:22 Bénédiction de l’orgue.