Le Buong Suong est une forme traditionnelle de prière dansée au Cambodge, où le geste, la musique et le rituel s’unissent pour créer un langage sacré. Ancrée dans les pratiques spirituelles khmères, cette cérémonie vise à établir un lien avec les forces invisibles, à protéger la communauté et à accompagner certains moments importants de la vie religieuse. À travers des chorégraphies codifiées et une forte charge symbolique, elle incarne une vision du monde où l’art et le sacré sont indissociables, et où la performance devient un acte de dévotion et de transmission culturelle.
Textes, photos, vidéos : © Patrick Kersalé 2017-2026. Dernière mise à jour : 25 mai 2026.
La danse propitiatoire Buong Suong (បួងសួង) occupe une place singulière dans l’univers de la danse classique khmère incarnée par le Ballet royal du Cambodge. Elle ne relève pas du divertissement, mais d’un geste rituel adressé aux puissances invisibles, aux ancêtres, aux divinités et, plus largement, à l’ordre cosmique qui garantit la prospérité du royaume. Parler de “prière dansée” n’est donc pas une simple image : il s’agit d’une formulation adéquate pour désigner un acte religieux où le corps devient vecteur d’intercession.
Le terme même Buong Suong renvoie à l’acte de prier, supplier ou rendre hommage. Dans son usage rituel, la danse cherche à obtenir protection, paix, pluie, fertilité des terres et stabilité politique. Elle s’inscrit dans une conception du mouvement où l’efficacité symbolique repose sur la précision du geste, la beauté de l’exécution et la conformité à un code hérité.
La danse classique khmère est intimement associée à la cour cambodgienne depuis plus de mille ans. Elle accompagnait traditionnellement les cérémonies royales, les couronnements, les mariages, les funérailles et les fêtes du calendrier khmer. Jusqu’à la révolution des Khmers rouges, un ballet résident au Palais royal de Phnom Penh en constituait l’un des principaux lieux de conservation et de transmission.
Ses racines sont toutefois plus anciennes encore. Dès le VIIe siècle, des inscriptions mentionnent des danseuses attachées aux temples, souvent pour des rites funéraires ou des offrandes aux divinités. À l’époque angkorienne, la danse participe à une conception du pouvoir où le roi est garant de l’ordre du monde, de la fertilité des terres et de la médiation entre ciel et terre. Les danseuses étaient alors perçues comme les messagères du roi auprès des dieux et des ancêtres.
Sous les souverains d’Angkor, la danse ne servait pas seulement à embellir les rites : elle contribuait à produire un ordre symbolique. Les figures féminines, souvent assimilées aux apsaras et aux devatas sculptées sur les bas-reliefs d’Angkor, incarnaient des présences célestes liées à la prospérité, à la beauté et à la fertilité. Cette continuité entre imaginaire sculptural, rituel de cour et performance dansée constitue l’un des traits les plus remarquables de la tradition khmère.
Il faut souligner ici que la danse angkorienne ne se réduit pas à une survivance décorative. Elle est une technologie rituelle, au sens où elle opère sur le monde par le geste, le rythme et l’adresse aux puissances invisibles. Dans le contexte agraire khmer, cette efficacité était notamment pensée en relation avec la pluie, les récoltes et la fécondité du sol.
Le 3 décembre 2017, sur demande du Premier ministre Hun Sen — alors confronté à une période de forte tension politique après la dissolution de l’opposition principale —, plus de 5 000 moines, revêtus de leur robe safran, ont convergé de tout le Cambodge vers le temple d’Angkor Vat. Ils participaient à une grande cérémonie d’offrandes pour la paix et la stabilité du royaume. Dans ce cadre exceptionnel, le Ballet royal du Cambodge a exécuté la danse propitiatoire Buong Suong (បួងសួង), offrant ainsi une rare occasion d’observer cette pièce sacrée dans son contexte rituel authentique, à l’entrée ouest du temple d’Angkor Wat. La danse était animé par l'orchestre pin peat attaché au Ballet royal.
Buong Suong se présente comme l’une des formes les plus anciennes et les plus sacrées du répertoire classique. Certaines versions, comme Buong Suong Tayay ou Buong Suong Pream, sont explicitement décrites comme des prières rituelles destinées à protéger le royaume du malheur, de la guerre, de la sécheresse et des autres formes de souffrance collective. Dans ces cérémonies, les danseuses peuvent symboliquement “descendre” du ciel, jeter des pétales ou des étoffes, et transmettre les supplications du roi et du peuple aux dieux.
Cette dimension se retrouve dans des contextes contemporains. Des performances documentées à Angkor Wat ont montré que Buong Suong pouvait encore être mobilisée pour “re-sanctifier” un lieu et appeler la prospérité du Cambodge. L’intérêt de ces usages actuels est qu’ils ne réduisent pas la danse à un héritage muséal : ils en maintiennent l’usage opératoire comme acte rituel.
La danse appelée Robam Tep Monorom (របាំទេពមនោរម្យ) dépeint des dieux et des déesses dansant dans les cieux, revêtus de leurs plus beaux atours. Les costumes des danseuses reflètent ceux des souverains khmers du XIXe et du début du XXe siècle. Le Ballet royal se produit ici devant les délégués de divers pays en présence de S. M. Norodom Sihamoni, le 5 décembre 2018 à la Terrasse des éléphants, dans le parc archéologie d'Angkor.
Buong Suong n’est pas isolée dans le répertoire khmer. D’autres formes partagent la même logique propitiatoire et la même fonction de bénédiction. Robam Choun Por, par exemple, est traditionnellement exécutée comme une danse de bénédiction au cours de laquelle des pétales sont jetés pour offrir bonheur et prospérité au public. Robam Moni Mekhala, quant à elle, est associée à la pluie, à la victoire du bien sur le chaos et à la régénération cosmique. Ces danses relèvent d’une même économie rituelle : elles demandent, protègent, remercient et réharmonisent. On peut aussi citer les pièces Robam Preah Thong Buong Suong (របាំព្រះថោងបួងសួង) et Robam Makar (របាំមករ) (vidéo ci-contre).
Robam Preah Thong Buong Suong est une danse de supplication qui invoque les divinités pour la paix, la prospérité et la protection du royaume, en lien avec le mythe fondateur de Preah Thong et Neang Neak.
Robam Makar représente le makara, une créature mythologique aquatique symbolisant les forces de l’eau et la fertilité.
Le Ballet royal se produit ici dans le même cadre que décrit précédemment.
L’un des points essentiels pour comprendre la danse classique khmère est qu’elle possède un vocabulaire corporel structuré, souvent désigné par le terme kbach (ក្បាច់). Chaque position de la main, chaque courbure du bras, chaque orientation du torse ou du visage a une valeur signifiante. Une main en flexion peut évoquer un lotus, un mouvement circulaire peut suggérer la pluie ou le cycle vital… L’ensemble de ces gestes produit un discours symbolique cohérent.
On peut donc parler, sans forcer le terme, d’une syntaxe chorégraphique. La syntaxe renvoie ici à l’organisation des gestes dans le temps, à leur articulation avec la musique pin peat, aux déplacements dans l’espace et à la hiérarchie des moments rituels. La danse n’est pas un simple assemblage de poses : elle agence des unités de sens dans une forme intelligible pour les praticiens et les connaisseurs.
Cette structure est décisive pour comprendre pourquoi les Khmers peuvent concevoir ces danses comme de véritables prières. Là où la prière verbale adresse des mots aux puissances invisibles, la prière dansée adresse des gestes, des rythmes et des orientations. Le corps y devient une langue liturgique.

Les danseuses sacrées, longtemps sélectionnées et formées avec une grande rigueur, étaient considérées comme des médiatrices entre le monde humain et le monde divin. Dans la représentation traditionnelle, elles étaient vues comme les messagères des rois auprès des dieux et des ancêtres. Cette fonction explique la dimension de respect, de discipline et de sacralité qui entoure la performance.
Dans certaines interprétations rituelles, le Buong Suong pouvait aller jusqu’à une idée de possession ou d’occupation temporaire du corps par les esprits, ce qui renforçait l’efficacité supposée de la prière. Même si les formes contemporaines s’inscrivent souvent dans un cadre patrimonial ou artistique plus large, l’ancienne logique de médiation demeure perceptible. La danse n’est pas seulement représentation du sacré : elle est une forme d’accès au sacré.
Réduire la danse classique khmère aux seules fonctions propitiatoires serait pourtant incomplet. Son répertoire comprend aussi des pièces narratives fondées sur les grandes épopées khmères, notamment le Reamker, version khmère du Ramayana. Certaines œuvres relèvent aussi de l’expression émotionnelle, de la célébration diplomatique ou de la mise en scène de l’identité nationale. Dans tous les cas, la danse sert à manifester le prestige, la continuité et la mémoire.
Le Ballet royal a donc assumé plusieurs rôles historiques : religieux, politique, cérémoniel, narratif et identitaire. C’est cette polyvalence qui explique à la fois sa centralité dans la culture khmère et la force du traumatisme causé par sa destruction sous les Khmers rouges. La disparition d’une grande partie des maîtres et des danseuses a constitué non seulement une perte artistique, mais une rupture du lien entre mémoire corporelle et transmission rituelle.
La période des Khmers rouges a failli faire disparaître la danse classique khmère. La plupart des maîtres, musiciens et danseuses furent tués ou dispersés, interrompant brutalement la chaîne de transmission. La renaissance a commencé après 1979, grâce aux survivants qui ont reconstitué les gestes, les séquences et les répertoires à partir de la mémoire orale. Feu la Son Altesse royale la princesse Norodom Buppha Devi consacra son existence à cette reconstruction, une reconstruction qui débuta dans les camps de réfugiés et dans la diaspora, avant de se réimplanter au Cambodge.
Aujourd’hui, le Ballet royal est placé sous la tutelle du Ministère de la Culture et des Beaux-Art du Cambodge. Il en assure la préservation. Mais la tradition reste fragile, exposée aux contraintes du financement, aux changements de goût et au risque d’une folklorisation touristique. C’est pourquoi l’étude de Buong Suong ne relève pas seulement de l’histoire des arts : elle touche à la survie d’un mode de relation au monde.
Buong Suong apparaît ainsi comme une forme exemplaire de prière dansée, au croisement du rite, du pouvoir et de l’esthétique. Elle appartient à une tradition où les gestes constituent un langage, où la syntaxe du corps produit une adresse au divin, et où la beauté est inséparable de l’efficacité symbolique. Plus largement, elle rappelle que la danse classique khmère n’est pas un art détaché du religieux, mais une pratique qui a longtemps servi à unir le ciel, la terre et le royaume.
Dans cette perspective, danser n’est pas simplement exprimer un sentiment ou raconter une histoire. C’est supplier, bénir, protéger, remercier et réordonner le monde. Buong Suong reste, à ce titre, l’une des formulations les plus éloquentes de ce que peut être une prière incarnée.